Les incertitudes du déconfinement
Comment sortir du confinement et éviter de relancer la pandémie ? Les questions sont nombreuses et les réponses difficiles. Les politiciens se voient contraints de reconnaître que la sortie du confinement sera pleine d’incertitudes. Ce qui a le mérite de l’honnêteté, à défaut du pouvoir de rassurer.
Face à cette perspective si incertaine, j’ai repensé à un chat célèbre dont on ne savait pas si on allait le retrouver mort ou vif au sortir de son confinement.
Le chat de Schrödinger
Ce chat, c’est celui que le physicien Erwin Schrödinger a inventé pour mener une expérience imaginaire pour confronter les gens aux paradoxes de la physique quantique.
Voici en résumé l’expérience qu’il a conçue[1] :
Imaginez qu’un chat a été enfermé dans une boîte infernale. A l’intérieur de la boîte se trouve en effet un système qui peut provoquer à tout instant la mort du chat.
Alors, le chat est-il mort ou vivant ?
Pour le savoir, il suffit bien sûr d’ouvrir la boîte.
Mais avant de l’ouvrir, qu’en est-il ?
La réponse des physiciens quantique est qu’il pourrait bien être à la fois mort et vivant. Et que la personne qui ouvrira la boîte aura une incidence déterminante sur l’état dans lequel on trouvera le chat. En mettant un terme à l’expérience, elle fixera cet état de façon définitive de sorte que le chat sera alors soit vivant, soit mort.
Cette expérience imaginaire déroutante a été inventée par Schrödinger pour illustrer le principe d’incertitude inhérent à la physique quantique.
Selon ce principe, il est impossible d’observer certains phénomènes de manière neutre et objective, car l’observateur est partie prenante de l’expérience et influence du fait de son acte d’observation le phénomène observé.
Le principe d’incertitude qui préside à la physique quantique n’est pas sans rapport avec le déconfinement. En encore plus complexe… Car nous sommes à la fois à la place du chat enfermé dans sa boîte avec un virus sournois, ne sachant d’ailleurs plus toujours avec certitude si nous sommes plus morts que vivants. Mais nous sommes aussi à la place du physicien qui va ouvrir la boîte. Et ce faisant, nous allons avoir une influence déterminante sur notre situation future. La pandémie va-t-elle provoquer de nouveaux morts ou disparaître ? Impossible de le savoir sans essayer. Et c’est bien là l’aspect angoissant du déconfinement.
La foi d’Abraham
Ce principe d’incertitude n’est pas totalement étranger à la foi. Pour s’en convaincre, il suffit de revenir à l’itinéraire de celui qui est considéré à juste titre comme le père des croyants : Abraham. « Par la foi – dit la lettre aux Hébreux – Abraham obéit à la voix de Dieu. Il quitta son propre pays sans savoir où il allait. »[2] Plus incertain comme itinéraire, tu meurs !
Petit retour sur le déconfinement d’Abraham. 
Abraham était nomade. Son père l’avait emmené de Ur en Chaldée jusqu’à Haran où la tribu s’était installée. Après la mort de son père, Dieu s’adresse à Abraham pour le remettre en route. Il lui dit : « Va vers toi-même, sors de ton pays, de ta culture, de tout ce que tu as reçu en héritage, et va vers le pays que je te ferai voir. »[3]
Et Abraham se met alors en mouvement et part, nous dit-on, en direction du pays de Canaan.
L’histoire d’Abraham commence ainsi avec son étrange déconfinement. Dieu l’invite à sortir de ses sécurités, de ses habitudes, de son histoire de vie qui malgré ses 75 ans bien sonnés n’avait manifestement pas encore commencé. D’ailleurs il ne s’appelait pas encore Abraham à ce moment-là, mais juste Abram, comme si son identité n’était pas encore pleinement réalisée, ce qui était effectivement le cas.
A l’angoisse de l’incertitude répond donc la foi d’Abraham. Une foi qui n’est pas juste un vague espoir que tout ira bien, mais une foi qui est mise en route, départ pour une vie pleine de rebondissements, parfois tragiques, mais dont l’aboutissement sera la personnalité pleinement réalisée d’Abraham lui-même, en relation avec son Dieu.
La différence entre Abraham et le chat de Schrödinger, c’est que personne ne se soucie au fond du chat. La seule question qu’on se pose à son sujet, c’est : est-il mort ou vivant ? mais sans que la réponse à la question ne nous affecte en quoi que ce soit. Tandis que Dieu se soucie d’Abraham. Malgré toutes les incertitudes qui attendent le patriarche, Dieu l’accompagne sur son chemin, tout parsemé d’embûches qu’il soit.
Et, malgré l’anachronisme, j’imagine notre patriarche se mettre en route en fredonnant le refrain de Johnny Hallyday :
« Pour moi la vie va commencer !»
Cette chanson décrit aussi bien la vie de star naissante qui attendait Johnny à ce moment-là de son existence. Il commençait tout juste à sortir de l’anonymat pour accomplir son rêve de devenir l’idole des jeunes. Tout comme Abraham, il était pourtant déjà bien vivant auparavant, mais ne se considérait pas lui-même comme réellement vivant jusque-là.
Pour nous aussi la vie va également (re)commencer. « Aussi vite que possible, mais aussi lentement que nécessaire… »
Personne ne sait en effet ce qui adviendra suite au déconfinement et à la reprise progressive de nos activités professionnelles et sociales. Si on se réjouit à la perspective de retrouver une vie « normale », on s’inquiète en même temps d’une reprise possible de la pandémie.
De même, personne ne sait ce qui nous attend lorsque le voile de la mort sera levé sur chacune de nos vies.
A la peur engendrée par ces équations à mille inconnues répond la confiance de celles et ceux qui emboitent le pas à Abraham.
Le GPS de la foi
La foi ne dissipe certainement pas les nuages de l’incertitude, mais elle permet de s’y aventurer avec un GPS d’un type particulier, qui tient en la présence de Dieu lui-même à nos côtés sur nos chemins incertains. 
Ce GPS ne nous mènera pas nécessairement en un lieu sécurisé, préservé des mauvais coups du virus ou d’autres dangers, mais il nous guidera sur des chemins autrement plus riches. Car ce GPS divin nous conduit au plus secret de nous-mêmes pour que nous y trouvions un havre de sérénité permettant de faire face aux circonstances, quelles qu’elles soient et d’y faire face avec courage et espérance.
A nous dès lors d’agir en sorte qu’une qualité de vie nouvelle émerge en nous et autour de nous. Une qualité de vie qui ne fasse dépendre le bonheur ni du bien-être matériel, ni même de la sécurité politique et sanitaire, mais de cette parole qui nous soutient et nous permet de nous aventurer dans l’avenir en toute confiance et en toute responsabilité.
Mourir vivant
Si Schrödinger se posait la question de savoir si son chat était mort ou vivant, la foi cherche quant à elle à cultiver la vie et le vivant, quelles que soient les conditions dans lesquelles notre existence se déroule. Et elle considère la mort non pas comme la fin de tout, mais comme l’aboutissement d’un itinéraire qui débouche sur une vie d’une qualité tellement supérieure qu’on la qualifie parfois d’éternelle.
Alors oui, la sortie du déconfinement, tout comme la vie et la mort, sont pleines d’incertitudes. Mais nous sommes invités à y avancer avec confiance. Car nous n’y sommes pas livrés à nous-mêmes. Nous sommes accompagnés et guidés par une présence mystérieuse dont rien ne saurait faire diminuer l’intensité.
Et si nous oscillons entre le chat de Schrödinger qui ne sait pas s’il est mort ou vivant, Abraham qui se met en route sans savoir quelle est sa destinée ou même Johnny qui se sent à l’aube de sa vie, nous pouvons en tous les cas nous rallier à cette prière célèbre du psychanalyste Winnicott qui demandait simplement : « Ô Dieu, puissé-je être vivant quand je mourrai ! »
Bon début de déconfinement à tous !
Christian Vez, le 2 mai 2020
[1] Pour en savoir plus sur cette expérience, cliquez sur ce lien : https://www.youtube.com/watch?v=44ya-DSF6fw
[2] Hébreux 11.8
[3] Genèse 12.1

