... loin de la pandémie
Cette semaine, une lectrice m’a lancé un défi : ne pas parler du coronavirus ou du (dé)confinement dans ma méditation hebdomadaire. Elle ajoute : « Jésus en son temps aurait peut-être bien attiré le regard de ses ouailles sur bien d'autres choses que ce qu'ils avaient sous les yeux. »
C’est vrai que cette pandémie a tendance à nous obnubiler et à saturer nos écrans, nos journaux et nos conversations.
Alors, puisque nous sommes en plein dans le week-end de l’Ascension, allez hop, départ pour une petite excursion. Je vous propose de partir vivre ensemble le fameux « pont de l’Ascension. »
Faire le « pont de l’Ascension »
Le « pont de l’Ascension », c’est étrange comme expression, vous ne trouvez pas ?
Essayez d’imaginer un pont qui mènerait à un sommet et qu’on emprunterait pour se retrouver tout en-haut. C’est étrange. Car des ponts en pente, c’est plutôt rare. En général, c’est plat un pont. En tout cas, ça relie deux côtés d’une rivière, d’une route ou d’une voie de chemin de fer qui sont en principe à même hauteur.
Sauf peut-être en ce week-end particulier durant lequel on a tendance à se répartir les tâches : nous faisons le pont en prenant congé du jeudi au dimanche, tandis que Jésus, lui, fait l’Ascension de son côté.
A moins que Jésus soit lui-même le pont qui relie nos préoccupations terre-à-terre au ciel divin.
Quand Jésus fait le pont
Arrivé au sommet de cet étrange pont, il y aurait effectivement largement de quoi se dépayser, comme lorsqu’on arrive en haut d’un sommet d’où l’on peut contempler la plaine et les gens qui y vivent. Tout à coup, ils paraissent tout petits, et les préoccupations qui les animent bien futiles. Prenons donc un peu de distance d’avec nos soucis quotidiens. Prenons-les de haut pour qu’ils ne nous gâchent ni la vue, ni la vie ! Et mettons le cap sur l’aventure !
« Je vais vous préparer une place. » C’est ce que Jésus a dit à ses disciples avant de les quitter, avant d’ajouter « et je vous enverrai un accompagnateur, un « paraclet », pour vous diriger[1]. »
Il s’agit donc d’oser nous y aventurer, sur ce pont, guidés par le souffle divin, l’Esprit Saint qui nous pousse à emboiter le pas au Christ. Vous êtes prêts ? Alors en route !
Jouer à qui descend monte
Etrangement cette Ascension se fait en commençant par descendre, par s’abaisser, par rejoindre notre humanité dans ce qu’elle a de plus fragile, de plus blessée, de plus angoissée. C’est l’apôtre Paul qui nous le dit : « Que veut dire « Il est monté » qu’il est descendu dans les régions les plus profondes de la terre.[2] »
Il ne s’agit pourtant pas de s’abaisser dans l’espoir de pouvoir s’élever par la suite, comme on prendrait son élan avant de sauter, car c’est bien dans l’acte de s’abaisser que s’opère l’élévation.
A l’image du Christ s’abaissant devant ses disciples pour leur laver les pieds, c’est en nous abaissant les uns devant les autres dans une attitude de service que nous nous élevons à notre pleine dimension d’hommes et de femmes inspirés par le Christ.
S’incliner devant la dignité humaine, surtout lorsque celle-ci est bafouée. S’appliquer à redresser ce qui chez l’autre a été courbé, tordu, brisé pour lui permettre d’être restauré : voilà l’ «Ascension» qui nous est proposée.
« Tout homme qui s’élève sera abaissé, disait Jésus, et celui qui s’abaisse sera élevé. »[3]
L’Ascension du Christ se trouve ainsi aux antipodes de l’ascension sociale, dont on gravit les échelons pour dominer les autres. Car l’Ascension du Christ grandit celui et celle qui s’offre à autrui pour lui faire la courte-échelle, pour lui permettre de grandir lui aussi.
C’est ainsi à une sorte d’univers en expansion que nous sommes invités. On n’y grandit pas au détriment de l’autre, mais avec l’autre.
Une ascension accessible 
L’Ascension de Jésus n’a rien de commun non plus avec celle des alpinistes qui conquièrent des sommets en bravant les difficultés et la peur du vide. Elle n’est pas réservée à une élite, à des spirituels de compétitions, super-entraînés, qui surmonteraient les obstacles grâce à leur talent et à leur compétence. Il ne s’agit pas de devenir les Jean Troillet de la foi, mais de se laisser entraîner dans ce mouvement qui part du fond de chacune et chacun d’entre nous et qui nous entraîne au-delà de nous-mêmes.
L’Ascension comme modèle de croissance
Plus qu’une ascension sportive, l’Ascension à laquelle l’Evangile nous invite ressemble plutôt à une croissance spirituelle, à l’image de l’arbre qui étend ses racines dans le sol au fur et à mesure que se déploient ses branches.
A l’heure où l’on parle beaucoup de « renouer avec la croissance », voici qu’on nous parle ici d’une autre croissance, bien plus décisive : celle de nos êtres intérieurs.
Cette croissance de l’être – plutôt que de l’avoir – elle ne peut se vivre qu’en communion avec l’autre et avec le monde du vivant tout entier.
En ce sens, elle va tout à l’inverse de la croissance économique qui se fonde sur l’exploitation des ressources naturelles jusqu’à leur épuisement total.
L’espérance chrétienne n’est pas une espérance hors-sol, qui extrait l’humanité du reste de la création, bien au contraire. Comme l’écrit l’apôtre Paul : notre espérance, « c’est que la création sera libérée un jour du pouvoir destructeur qui la tient en esclavage et qu’elle aura part à la glorieuse liberté des enfants de Dieu.[4] » La création dans sa beauté, sa richesse et sa diversité fait partie du projet salutaire de Dieu. Dans ce projet, l’humain – vous, moi - joue un rôle spécifique.
Un des Père de l’Eglise du 4ème siècle, Grégoire de Nysse, se posait déjà la question de la vocation de l’humain au sein du monde créé. Il concevait l’être humain comme un « être frontière », c’est-à-dire un être appelé à devenir dans sa personne lieu de passage entre le monde matériel et le monde spirituel.
Méditant cette conception de l’humain, l’éco-théologien Michel Maxime Egger écrit ceci :
« L’être humain est par sa constitution un être « frontière » qui appartient à la terre et aux cieux. Des ordres de réalité entre lesquels il est appelé à devenir un pont. »[5]
Et il ajoute : « L’écologie ne consiste pas seulement à conserver la nature comme un patrimoine à transmettre tel quel aux générations futures, mais à la mettre en valeur et à participer à sa transfiguration à travers notre propre transfiguration »[6]
Devenir pont
Nous étions partis pour faire le « pont de l’Ascension », et voici que nous nous trouvons invités à devenir pont nous-mêmes, à la suite du Christ. Un pont qui part du plus profond de nous-mêmes et qui nous fait grandir avec les humains et l’ensemble du monde des vivants jusqu’au Royaume céleste d’une humanité et d’une création entièrement renouvelées.
Pour que terre et ciel vibrent d’une même harmonie divine.
Bon « pont de l’Ascension » !
Christian Vez, le 23 mai 2020
[1] Jean 14, 3 et 15
[2] Ephésiens 4,9
[3] Luc 14,11 ; Matthieu 23,12
[4] Romains 8,21
[5] Michel Maxime Egger « La terre comme soi-même, repères pour une éco-spiritualité » labor et fides p.179
[6] Ibid p.180

