Pendant que mes cheveux poussent...

Pendant que mes cheveux poussent...

Une chanson moins anodine qu'il n'y paraît

"Pendant que mes cheveux poussent" est une chanson de Garou que vous pouvez écouter sur ce lien.

Elle nous invite à penser à tout ce qui se passe autour de nous et en nous, sans que nous nous en rendions forcément compte. Songez par exemple à tout ce qui va se passer au cours des quelques minutes durant lesquelles vous allez lire cette méditation !

Pendant ce bref laps de temps, quelque part sur terre, des ovules vont être fécondés, des enfants venir au monde, d’autres vivants vont passer de vie à trépas, des gens vont tomber amoureux, tandis que d’autres vont rompre, certains vont s’embrasser et d’autres se déchirer.

La marche du monde est ainsi faite qu’elle ne s’arrête jamais. Et même si vous êtes immobiles, concentrés sur votre lecture, votre cœur continuera heureusement de battre, votre sang de couler dans vos veines pour véhiculer l’oxygène inhalé par vos poumons, votre système digestif restera en activité, même votre inconscient s’agitera en vous proposant des images ou des associations d’idées plus ou moins saugrenues, jusqu’à vos ongles et vos cheveux qui continueront de pousser.

ʺLa vie continueʺ

Rien n’arrête en effet jamais la marche du monde. Il s’y passe toujours quelque chose, comme dans chacune de nos vies.

C’est précisément là le propre de la vie.

Et le plus étonnant, c’est que nous trouvons cela normal. ʺLa vie continueʺ, dit-on parfois, un brin fataliste, alors que c’est tout à fait extraordinaire en réalité.

Chamo dorge margeChaque été, en voyant les champs de céréales se couvrir d’épis chargés de grains, je ne peux m’empêcher de trouver cela incroyablement beau et étonnant.

La vie continue.

En continuant, elle nous donne du grain à moudre, au sens propre, pour nourrir nos estomacs, comme au sens figuré, pour nourrir notre réflexion.

La providence d’une vie généreusepalnete marge

Les anciens parlaient de la providence divine pour décrire cette générosité de la vie qui nous permet de subvenir ainsi à nos différents besoins. Dans leur représentation des choses, cette abondance que l’on retrouve au moment des récoltes était l’œuvre de Dieu, le signe tangible de sa générosité et de sa bonté.

Si l’on prend un peu de recul, on ne peut effectivement qu’être fasciné par le foisonnement de vie qui grouille sur notre planète bleue, elle qui semble perdue aux confins d’une galaxie, elle-même totalement anodine dans notre vaste univers.

Les auteurs bibliques ne manquaient d’ailleurs pas de s’émerveiller de la richesse et de la complexité de la création, dont le fonctionnement multi-millénaire semble insaisissable et inarrêtable.

La providence en péril

Aujourd’hui, notre regard s’est toutefois un peu transformé, car nous avons pris conscience de la fragilité des écosystèmes, de l’interdépendance du Vivant et des risques que la folie humaine fait courir à cette providence désormais en péril.

Le plus surprenant, c’est que Dieu semble ne pas s’en soucier outre mesure. Si les humains abîment la création qu’il leur a confiée, ce n’est apparemment pas sur lui qu’il faudra compter pour réparer les dégâts.

tsimtsoum margeCertains mystiques juifs parlent de ce détachement de Dieu face à sa création en lui donnant le nom étrange de tsimtsoum.

Pour eux, il s’agit de concevoir le Dieu créateur comme Celui qui s’est retiré de son œuvre pour lui permettre d’exister.

« Dieu a créé l’homme comme la mer a fait les continents, en se retirant. » disait le poète.[1]

Dans cette optique, l’univers entier et la terre en particulier ont pu voir le jour grâce au repli de Dieu qui a volontairement fait place à autre chose que lui, alors que sa présence est par ailleurs bien plus vaste que l’univers.

Pour établir une relation d’amour avec ses créatures, il était en effet indispensable que Dieu leur laisse de la place, afin qu’émerge une véritable altérité, un vis-à-vis bénéficiant d’une liberté et une indépendance totale.

C’est ainsi que si le monde tourne plus ou moins rond, il le fait sans que Dieu n’y soit plus pour grand-chose, car sa Création est autonome.

Elle n’a plus besoin de son action pour exister.

Quand Jésus décrit un monde idéal

Dans l’Evangile, Jésus reprend cette idée au travers d’une toute petite histoire à laquelle la tradition a donné le titre de : « Parabole de la graine qui pousse toute seule. »

La voici :opi de ble marge

Jésus dit encore : « Voici à quoi ressemble le Royaume de Dieu : Un homme lance de la semence dans son champ. Ensuite, il va dormir durant la nuit et il se lève chaque jour, et pendant ce temps les graines germent et poussent sans qu'il sache comment. La terre fait pousser d'elle-même la récolte : d'abord la tige des plantes, puis l'épi vert, et enfin le grain bien formé dans l'épi. Dès que le grain est mûr, l'homme se met au travail avec sa faucille, car le moment de la moisson est arrivé (Marc 4, 26-29)

 

Cette histoire plutôt banale semble faire injure au travail des paysans qui œuvrent à longueur d’année pour permettre à la récolte d’avoir lieu. Mais elle met tout de même l’accent sur le phénomène extraordinaire de la germination et de la prodigalité de la nature. Même si ce phénomène peut être mis à mal par les conditions météo, les animaux ravageurs ou les maladies, il n’en demeure pas moins que ce ne sont ni les paysans ni même Dieu qui font pousser les épis, nous rappelle Jésus, mais bien la terre elle-même, équipée qu’elle est pour cela.

Tout l’enjeu de notre époque – et des votations de ce dimanche ! – consiste à agir dès lors pour permettre à ce phénomène extraordinaire de perdurer, donc à la terre de demeurer fertile, à la providence divine de continuer ainsi de nous nourrir.

Et si nous y ajoutions notre grain de sel, ou de moutarde

Mais Jésus ne s’arrête pas là. Car à cette première parabole, il en ajoute immédiatement une deuxième que voici :

Moutarde margeJésus dit encore : « A quoi pouvons-nous comparer le Royaume de Dieu ? Au moyen de quelle parabole allons-nous en parler ?  Il ressemble à une graine de moutarde ; quand on la sème dans la terre, elle est la plus petite de toutes les graines du monde. Mais après qu'on l'a semée, elle monte et devient la plus grande de toutes les plantes du jardin. Elle pousse des branches si grandes que les oiseaux peuvent faire leurs nids à son ombre. (Marc 4, 30-32)

 

Si cette nouvelle comparaison de Jésus reste dans le domaine agricole, la perspective change toutefois. On est passé des céréales nourricières au plant de moutarde, qui produit un condiment donnant du goût à ce que nous mangeons.

En outre, l’accent n’est plus mis sur la prodigalité de la nature, mais sur le contraste entre la graine minuscule et la plante magnifique qui en émerge.

On retrouve là un trait caractéristique du message de l’Evangile : c’est toujours dans les petites choses que se manifeste l’action de Dieu.

Enfin, l’aboutissement de cette nouvelle parabole n’est pas la moisson ou la cueillette des fruits du plant de moutarde, mais l’accueil des oiseaux qui viennent nicher à son ombre.

J’y vois un autre aspect de la providence divine : celui qui la voit s’inviter en toute discrétion au plus profond de nos âmes.

Le témoignage d’Antoine

En ce qui me concerne, cette histoire est entrée en résonance avec un texte que je suis en train d’apprendre pour un prochain spectacle.

Ce texte a été écrit par un homme – Antoine – qui a entrepris un jeûne d’une durée de trente jours, comme une sorte de retraite spirituelle lui permettant de retrouver ce qui fait l’essentiel de sa vie.

Dans le journal qu’il a tenu au fil de ce mois particulier, il écrit notamment ceci : « Nous naissons sans mode d’emploi et devons passer toute notre vie à le trouver tant bien que mal.

Le sens profond des choses de l’existence – de la vie qui inclut la mort – tout cela nous échappe et nous échappera toujours. 

La vie vaut pourtant la peine d’être vécue, notamment pour ces brefs instants où notre conscience s’élargit à l’universel, communie avec Dieu et son immense univers.

Dans ces moments-là, j’ai le sentiment d’être touché par la grâce, d’entrer dans une communion qui va au-delà de la pensée. Une empreinte s’imprime alors au plus profondPepite marge de mon âme. Et cette pépite qui reste enfouie en moi me paraît être la vraie connaissance de tout : de tout ce que nous ignorons et qui se voile à notre intelligence. Mais aussi le but de notre passage ici-bas.

Ces brefs instants d’élévation spirituelle nous font grandir, nous tirent vers le haut.[2]»

La graine de moutarde dont parlait Jésus pourrait donc également ressembler à cette pépite dont parle Antoine. Les deux images décrivent la relation inespérée qui s’établit entre nous, tout petits humains que nous sommes, et le Dieu dont la grandeur dépasse l’univers.

Il s’agit là d’un tout petit rien dont nous sommes le plus souvent à peine conscients, pris que nous sommes par toute l’agitation du quotidien.

Mais ce petit rien est riche d’un potentiel incroyable. Il nous fait grandir. Il nous tire vers le haut, nous disent Antoine et Jésus.

Quand le ciel se niche à l’ombre de nos vies

Oiseaux margesMais la parabole de Jésus va encore plus loin. Elle se termine par l’arrivée des oiseaux viennent nicher à l’ombre des plants de moutardier surgis de la graine.

Je me plais à interpréter cette belle image des oiseaux qui descendent du ciel où ils virevoltent pour s’installer sur terre en y voyant l’action de Dieu lui-même.

Dans la Bible, on assimile d’ailleurs souvent le Saint-Esprit à un oiseau. L’Evangile nous raconte même qu’une colombe descendit du ciel pour se poser sur Jésus au jour de son baptême[3].

En accueillant ces oiseaux à l’ombre de nos vies, c’est une part du ciel que nous abritons.

A la providence divine qui nous nourrit, Jésus ajoute ainsi ces plants de moutarde que nous sommes.

Il nous dit que nous sommes à la fois les porteurs d’une saveur qui donne du goût à la vie, mais aussi les hôtes de la douceur d’un nid divin, pour notre plus grand bonheur et le bonheur de celles et ceux que nous côtoyons.

Tout cela, pendant que nos cheveux – ou ce qu’il en reste ! – poussent…

Christian Vez

 

[1] Friederich Hölderlin, poète allemand du 19ème siècle

[2] Antoine Contreras de Haro « Journal d’un jeûneur », non-publié

[3] Marc 4,10

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